Le quai de Ouistreham, ou l’anti-misérabilisme

Bon, entre Cannes, le Grand Prix, la fin de Lost et de How I Met Your Mother, je n’avais même pas eu le temps de vous livrer mon avis sur le dernier livre que j’ai lu, Le Quai de Ouistreham, de Florence Aubenas.

J’avais vu Florence Aubenas dans l’excellente émission de Thomas Hughes, Medias le Mag, parler de son livre et surtout de l’expérience qu’elle relate dans ce livre : vivre dans une ville de province en se déclarant sans ressources et en recherche de travail.

Sa démarche est intéressante à plusieurs titres : elle n’a pas cherché à recevoir d’aides (elle s’invente un passé où elle n’a que le bac et aucune expérience professionnelle préalable), elle n’a pas cherché à orienter ses interlocuteurs Pôle Emploi vers un secteur plutôt qu’un autre, et elle s’était promis d’arrêter son expérience lorsqu’on lui proposerait le St Graal des précaires, l’emploi en CDI.

Ayant choisi la ville de Caen (« ni trop grande, ni trop petite » comme elle le dit), elle s’inscrit à Pôle Emploi sous sa vraie identité et est très rapidement orientée vers des travaux précaires dans le domaine du nettoyage. Cumulant « les heures », ne refusant rien ou presque, elle a plongé dans cet univers en multipliant les expériences et en s’appuyant petit à petit sur un véritable réseau de solidarité qu’elle a découvert au fur et à mesure.

Car son livre est tout sauf une complainte ou un pamphlet : c’est une récit tendre et sans misérabilisme sur les personnes qu’elle a côtoyées pendant cette expérience : les anciennes syndicalistes, les femmes de ménage de ses différentes équipes, ses chefs sur le ferry de Ouistreham, ses contacts « affecteurs » dans les sociétés de nettoyage, etc. Et elle arrive à mon sens de façon d’autant plus forte à passer certains messages qu’elle le fait tout en douceur et en restant très factuelle, sans jugement de valeur d’un côté ou de l’autre.

Outre qu’elle écrit vraiment très bien (on se laisser complètement porter par le verbe qui sonne parlé sans résonner faux), elle partage avec son lecteur non seulement les expériences qu’elle vit personnellement (les attentes interminables à Pôle Emploi, les stages parfois à la limite du ridicule, les courbatures à la fin de ses heures, mais aussi les bonnes surprises comme les rencontres qu’elle fait et qui la dépannent quand par exemple elle a besoin d’une voiture, etc.) mais aussi celles qu’elle observe chez les autres ou qu’on lui rapporte.

À la fois observatrice et « infiltrée » pour reprendre un mot à la mode, elle présente sous un jour tout à fait nouveau cette « France d’en bas » : loin des images chocs des journaux télévisés sur les banlieues ou les manifestations, les petites phrases ou petits moments de vie qu’elle nous relate sonnent tellement plus vrais et plus « représentatifs » de ce que peuvent vivre de nos jours les personnes sans qualifications tant au niveau des démarches administratives qu’à celui des emplois précaires.

Il aura fallu 6 mois à Florence Aubenas pour qu’on lui propose un CDI (certes à temps partiel), et c’est ainsi que se termine son récit. Je ne peux que vous recommander ce livre à la fois factuel et tendre, objectif et plein d’expériences très personnelles, dramatique et pourtant si drôle.

Décidément, je renoue de plus en plus de liens avec les auteurs français… Vivement que les éditeurs français entrent dans l’ère du numérique !

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